Détachement ?
Un ci de Nalan Xingde
旋 拂 轻 容 写 洛 神,
须 知 浅 笑 是 深 颦。
十 分 天 与 可 怜 春。
掩 抑 薄 寒 施 软 障,
抱 持 纤 影 藉 芳 茵
未 能 无 意 下 香 尘
À petites touches rondes, il peint la Nymphe de la Luo.
Chez elle, tout froncement profond devient sourire fin.
Son printemps, don du Ciel, provoque un fol attendrissement.
Il la protège de la fraîcheur en la couvrant d’ un linge.
Il borde l’ombre frêle posée sur la couche odorante.
Du parfum dans l’air, je ne peux m’en détacher.
Un nouveau ci de Nalan Xingde, le vingt-et-unième de cette série. C’est un immense chef d’œuvre. Pour les commentateurs, ce poème est un des rares poèmes sereins de Nalan et sans doute mineur. Je suis en total désaccord ; c’est une des poèmes les plus dramatiques. Il nous plonge dans un abîme métaphysique à propos de l’amour humain et la création poétique. En six vers, tout est dit et l’abîme est devant nous, inexorable. Un chef d’’œuvre donc.
Les vers clefs sont le premier et le sixième. Les autres sont une succession de tableaux statiques qui nous entraînent vers l’abîme du sixième vers. Ce n’est pas habituel dans la poésie classique. L’habitude est de construire le poème à partir d’une description de la nature puis de développer le ressenti humain et d’enfin terminer par une question rhétorique.
En outre, la pensée chinoise est orientée vers le devenir ; les convolutions du ying et du yang mettent l’univers et les êtres en mouvement constant. En Chine, on « n’est » pas comme en Occident, on « évolue » entre aujourd’hui et demain. En Chine on se définit par son ressenti. Rien de tout cela ici. Nalan nous propose un univers statique et sans affect sauf le dernier vers, ce coup de cymbale.
Le premier tableau nous décrit « il/je » peignant un tableau par petits traits ronds. Ce n’est pas anodin cette caractérisation du trait de pinceaux. On n’est pas dans de grands aplats droits, on est dans une peinture du respect et de la petite touche.
Mais le premier coup de cymbale claque lorsqu’on apprend qui « il/je » peint. Personne d’autre que la Nymphe de la Luo ! Une grande figure de la culture Han.
La rivière Luò (洛河) baigne la ville de Luoyang, la première capitale de la Chine. C’était la capitale de Cao Cai (曹操 155-220), un grand général qui deviendra roi du Wei et mit un terme à la dynastie des Han. Son fils aîné sera le premier empereur Wei. Cette histoire fait l’ objet d’un roman très célèbre Les Trois Royaumes.
Cao Cao et sa famille était des poètes accomplis. Cao Zhi (192- 232), le fils cadet composa un long poème Le Dit de la Nymphe de la Luo que j’ai traduit[i]. Il y décrit comment cheminant le long de la rivière, il rencontra la Nymphe, une femme d’une exceptionnelle beauté au milieu d’une scène délirante – vous voyez : quand les animaux jouent des instruments de musique et chantent, les dauphins bondissent et les dragons s’amusent ; les chinois parlent de 仙境, du domaine des immortels. Le prince tomba épris de l’immortelle et celle-ci consentit à une relation avec lui. Toutefois ils ne firent pas l’amour comme vous et moi : la Nymphe pris en quelque sorte possession du corps du prince. Les auteurs antérieurs à Cao Zhi évoquent même une possession de type chamanique. Hélas les relations entre mortels et immortelles sont loin d’être simples. Et le prince continua seul sa route.
Ce que Nalan nous dit c’est qu’il peint une immortelle d’une grande beauté qui « possède » son amant/mari mortel. Bien entendu l’immortelle est la femme de Nalan. Il nous dit : ma femme est belle comme une immortelle et me possède affectivement entièrement. Il « sur-naturalise » sa femme.
Le deuxième vers nous dit que les immortelles ont le parfait contrôle de leurs émotions. Elles adoptent ce détachement expressif que l’on aime dire oriental. J’ai lu des commentaires aussi stupides que celui-ci : elle est si belle que rien ne la défigure. C’est à côté de la plaque. La femme de Nalan est ontologiquement différente de lui.
Le troisième vers nous dit que le comportement de sa femme suscite en lui « un fol attendrissement » . Le mot important est ici fol c’est-à-dire irrésistible, irraisonnable, presque animal. Pour nous, occidentaux d’aujourd’hui, attendrissement semble tiède. Mais on est en Chine au dix-septième siècle !
On a ainsi une merveilleuse construction :
Première strophe : Théophanie de la passion
Vers A : « ma femme apparaît comme une immortelle.
Vers B : sa sérénité est celle des immortels.
Vers C : cette vision intensifie ma passion charnelle »
On sait que dans le format huan shi sha, le vers B permet le glissement entre le vers A et le vers C. C’est impeccable ici.
La deuxième strophe met en lumière le comportement de Nalan. Il a peint une idole et là , il traite l’idole comme une personne en chair et en os. Il borde l’icône. Il l’enlace.
Donc on a une autre merveilleuse construction :
Deuxième strophe : Anthropologie du poète
Vers D : « je veux protéger l’icône que j’ai peinte, comme si son image pouvait souffrir du froid.
Vers E : un élan me pousse à enlacer cette icône, comme si je pouvais en éprouver la chair.
Vers F : je comprends que je ne pourrai jamais atteindre le détachement : elle demeure dans la pureté, et moi je retombe dans le désir »
Ici encore le vers E est une magnifique transition entre D et F. En D il veille sur l’icône, en E il a l’élan d’un contact charnel avec l’icône. C’est cette impulsion qui le fait conclure en F qu’il n’est pas capable de détachement.
Le vers F est un abîme métaphysique – c’est pourquoi dans ce vers j’ai substitué le je au il - il n’y a pas de pronom en chinois classique. Le poète se rend compte du vertige ontologique dans leur mariage par ailleurs très uni. Il ne peut arriver au détachement des immortels.La relation sera toujours conduite à des niveaux differents. Elle est dans la pureté, il est dans le désir.
La poésie chinoise explore le qing (情), l’affect, la vibration du cœur en connexion avec les dix milles vibrations du monde, la conjonction des souffles. N’est ce pas le destin des grands poètes d’être intensément humains et dès lors incapables de détachement ? Sans quing, pas de poète dit Nalan dans ce poème soi-disant mineur. Nalan est le grand diseur du qing tragique. C’est pourquoi il me touche si fort.
[i] Je peux envoyer cette traduction par courriel aux amateurs


